À ceux qui croient bien faire
Et dieu sait qu’il y en a…
Alors voilà, tout a commencé le jour où tout devait finir. Exactement le même jour. Parce que justement le monde ne cesse jamais et que les fins ne sont qu’une transformation, un changement, un bouleversement de plus. Parfois c’est bien. Mais pas toujours. Pour cette fois, je ne saurais dire; je sais juste que ce n’était pas prévu et que je suis encore là. Pas comme elle. Je suis devenu un témoin, à défaut d’être l’acteur de ma vie.
Des rails, une odeur pestilentielle et tout d’un coup un grondement provenant du fond de la terre et je sombre dans un sommeil vertigineusement long. Au réveil, je comprends peu à peu quel est ce dernier visage qui m’a marqué, celui d’une femme qui m’a sauvé la vie. Et qui est morte.
Quand mes yeux se sont ouverts, il y avait ces médecins et cette lueur dans leurs yeux, une admiration incommensurable que je ne parvenais pas à comprendre…que croyaient-ils? Que j’avais voulu la sauver? Alors que c’est tout le contraire? C’était moi pourtant qui voulait mourir et c’est elle qui a mis à la place de cette haine un amour infini. Maintenant je crois que je n’ai plus envie de mourir. C’est plus la peine puisqu’en me croyant mort, c’est comme si le monde avait ouvert ses yeux sur moi. Il a suffi de ces quelques jours dans le coma pour que d’un coup tout s’éclaire et que je sente en moi ce cœur si doux battre naturellement.
Le bruit de l’ambulance, des mains, des mains nombreuses qui s’affolent sur mon corps, du sang que je sens couler partout le long de mes membres engourdis et comme sourds, et mes paupières comme ma raison: inertes. Précipitations, cris, et en moi, une imperturbable sérénité. C’est bon, je suis en vie. Maintenant je vais pouvoir enfin savoir ce que ça fait. De mourir juste un peu. De mourir juste assez pour n’être plus dupe, pour renaître là où toute vérité désormais peut s’entendre.
Ce qu’il y a, c’est qu’on a eu la même idée, exactement au même moment, sur le même rail…à croire que c’est devenu chose courante de se jeter comme ça. De ne plus se vouloir. Mais quand on veut mourir, il y a bien souvent ce sentiment élitiste en nous: croire qu’on est le seul capable d’aller jusqu’au bout. C’est comme s’imaginer la réaction de nos proches, une preuve de la faiblesse de notre détermination. Pourtant j’y ai cru, toutes mes entrailles ont tremblé, j’ai sué, transpiré, étouffé, pissé dans mon froc et j’y suis allé. Discrètement je suis descendu. Personne ne m’a vu. On a tellement tort, tort de ne pas croire que le salut vient d’ailleurs. Ensuite, j’ai mis du temps à marcher le long des rails. C’était comme faire déjà face avec la mort, se familiariser avec elle.
Soudain je l’ai vue, assise, cigarette à la main. Une femme magnifique. Peut-être parce qu’elle était là où rien ne devait être. Je l’ai observée sans être vu. De sa main gauche, elle se dessinait. Comme ça. Au fond d’un métro, deux personnes se rencontrent. L’une d’entre elles, déjà à sa place, commençait à se dire au revoir sans sourciller, ni trembler. Elle devait se trouver belle. Le contraire aurait été une erreur. Une grande fille juste habillée de sa prime jeunesse, tout en blanc, et déjà le noir injecté jusque dans la pliure de son bras gauche. Ma mort était déjà passée. À la voir, je ne pouvais que comprendre…que j’aimais trop, la vie, les femmes, la lumière et le monde, le bruit et même la merde. D’un coup, je devenais quelqu’ un qui a quelque chose à faire: parler à une femme magnifique, la sauver, l’épouser et la rendre heureuse. En voulant mourir, la vie m’avait fait don du plus beau, une raison de vivre. Exister pour quelqu’un. C’était tellement miraculeux de s’être affranchi du monde, d’avoir soulevé la boue pour s’en recouvrir jusqu’à l’âme et la trouver ici, dans ce cul de sac de désespoir. J’en trépignais d’inquiétude, d’impatience. Elle était ma solution. Une apparition mystique.
Et puis elle a parlé. Une langue que je ne connaissais pas. C’était le cri terrifiant de la haine et de la violence. Une droguée, perdue, incroyablement mystérieuse qui m’engueulait apparemment d’avoir eu la même idée. Puis, elle s’arrêta et ses yeux me racontèrent son histoire. Une histoire triste et tragique, en rouge et noir. Son regard figé, sanglant et inerte, ne laissait transparaître qu‘une souffrance meurtrière. La rage avait dû longtemps l’habiter, le temps d’achever en elle toutes ses forces. Il ne lui restait désormais plus qu’un corps décharné, une allure fantomatique, de quelqu’un mort à demi. Ça suffisait pour savoir, pour deviner qu’elle me suppliait de la laisser là. De ne rien faire. Je tentais de lui faire comprendre l’espoir qu’elle avait mis en moi, qui ne pouvait être gâché. Je voulais qu’elle se dise que ce n’était pas un hasard. Malgré moi, j’essayais de l’enlever de là. Une gifle et des cris. Le métro qui arrive. Que faire? Rester là, alors que je n’ai plus envie de mourir? Le faire pour elle, pour moi ? On ne pense plus, l’instinct revient, il galope aussi vite que ce bruit assourdissant qui va crescendo. Je m’efforce de la retirer de là. Mais je sais que je ne le fais pas pour elle. C’est moi qui ai besoin d’elle.
Une corde. Elle s’est elle-même attachée. Je tire de toutes mes forces. Noir. Blanc. L’hôpital. J’ai sauvé personne. Je croyais bien faire. Mais non. Et maintenant, je paye ma bêtise par une admiration que je ne mérite pas. Des photos, des articles et un nouveau héros pour un monde satisfait de pouvoir encore mentir. Voilà à quoi j’ai contribué. J’ai quand même réussi à récupérer son dessin. Karen, comme une caresse amputée du plus doux, comme une caresse brisée. Son cri m’habite, il retentit en moi. Le son d’un vase ébréché, le fracas d‘un cristal qui s‘est jeté à terre pour mieux s‘envoler et devenir céleste. Quelques lettres qui pour moi seul ne résonnent que d’amour. KAREN. Parce qu’en étant là, elle m’a sauvé. Je sais désormais que je suis lâche, je sais aussi que l’on peut vivre en étant lâche et même heureux.